INTERVIEW. Dorian Astor, dramaturge de l’opéra national du Capitole de Toulouse, revient sur l’histoire de La Passagère, un opéra composé en 1968 par Mieczysław Weinberg. Depuis le 23 et jusqu’au 29 janvier, le Théâtre du Capitole accueille cette œuvre, mise en scène par Johannes Reitmeier, qui résonne particulièrement à l’occasion de la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste.

Pour commencer, de quoi parle La Passagère ?
Pour parler de l’histoire de l’opéra, il faut revenir au roman La Passagère, un roman polonais publié en 1961. Une œuvre fictive mais avec un déclencheur autobiographique. Parce que la romancière polonaise, Zofia Posmysz, a été elle-même déportée à Auschwitz, alors qu’elle était toute jeune, car on l’a accusé de diffuser des tracts anti-nazis. Elle a survécu, mais elle a passé presque trois ans à Auschwitz. Quelques années plus tard, à la fin des années 50, alors qu’elle est en voyage à Paris, elle croit entendre, dans un groupe de touristes allemands derrière elle, la voix de sa gardienne SS. Cette gardienne qui deviendra le personnage du roman et le personnage de l’opéra.
La Passagère, c’est l’histoire d’un couple d’Allemands de RFA, Lisa et Walter, 15 ans après la fin de la guerre. Sur un bateau en direction du Brésil, Lisa croit reconnaître la déportée polonaise dont elle avait la charge. Parce qu’il s’avère que Lisa était une surveillante nazie. Ce que son mari ne sait pas. C’est alors que tous les souvenirs remontent. Lisa est terrorisée, elle essaye de se justifier auprès de son mari. Et en même temps, elle veut entendre de la part de cette passagère, Martha, une expression de reconnaissance. Parce qu’elle estime que, pendant la période d’Auschwitz, elle lui a fait des faveurs. Le roman, comme l’opéra, fonctionne par “flashback”. On retourne à l’époque d’Auschwitz, dans les souvenirs de Lisa. On va ainsi comprendre l’histoire des deux femmes, et ce qu’il s’est passé dans le camp.
La Passagère aborde frontalement la mémoire des camps. En quoi cette œuvre occupe une place particulière pour Weinberg ?
L’histoire de la Shoah fait écho à celle de Weinberg. C’est un compositeur polonais, qui est né en 1919 à Varsovie, dans une famille juive, musicale et cultivée. Weinberg rentre très tôt au conservatoire de Varsovie. Il se destine à une carrière de pianiste. Mais alors qu’il n’a que 20 ans, l’Allemagne nazie a envahi la Pologne. Évidemment, tout son destin en est bouleversé. Il est obligé de fuir vers l’URSS, et sa famille reste à Varsovie. Il apprendra plus tard que ses parents et sa sœur ont été arrêtés, déportés et exterminés dans le camp de Trawniki, un camp de concentration. Ce sera vraiment un traumatisme pour Weinberg. Il le dira d’ailleurs souvent, il aura ce fameux complexe du survivant, ce sentiment de culpabilité d’avoir survécu. Il dédiera plusieurs œuvres musicales à sa mère, à son père, et à sa sœur.
Par la suite, Weinberg arrive en Biélorussie, à Minsk, où il rencontre des milieux musicaux. Et Dmitri Chostakovitch, un compositeur russe qui est déjà très célèbre à Moscou, tombe sur sa première symphonie. Il est très impressionné et va soutenir Weinberg pour qu’il vienne à Moscou. Ils vont par la suite devenir voisins et amis.
Mais dans l’après-guerre, Staline va lui-même persécuter les Juifs. Weinberg va être arrêté sous prétexte de propagande de sionisme. C’est la mort de Staline, en 1953, quelques mois après son incarcération, qui va lui permettre d’être libéré. De là commence une période que lui-même appelle ses années étoilées, pendant les années 60, où il compose beaucoup. C’est un compositeur compulsif. Il a réalisé des centaines et des centaines d’œuvres. Dans ce contexte, Shostakovich découvre le roman La Passagère. Et tout de suite, il pense à Weinberg. Shostakovich montre cette histoire à Alexandre Medvedev, le directeur littéraire du Bolchoï à Moscou, qui écrit le livret et le remet à Weinberg. Ensemble, ils décident de faire un opéra.
Mais l’œuvre est censurée pendant des décennies par le régime soviétique. Weinberg, qui meurt en 1996, n’entendra jamais son opéra. Il faut attendre dix ans après sa mort pour qu’en 2006, à Moscou, on en donne une version de concert. La première mondiale scénique est mise en scène en 2010.
Aujourd’hui c’est la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. Est-ce que la représentation de ce soir a un écho particulier ?
Alors, forcément. Le roman développe beaucoup la question, y compris philosophique, de la culpabilité allemande. Dans l’opéra, on va aller du côté de la commémoration puisque l’opéra est dédié aux victimes d’Auschwitz. Weinberg, avec son passé et la disparition de sa famille, va appeler le spectateur à la mémoire, à ce fameux “plus jamais ça”.
Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, l’interprète du rôle de Martha a posté en allemand un texte. Disons qu’aujourd’hui en particulier, traverser cette œuvre, incarner ce personnage, était non seulement touchant, mais portait ce message du “plus jamais ça”. Un certain nombre de spectateurs sont venus nous voir, bouleversés, en partageant leur témoignage de la Shoah. Cela touche à l’histoire et à la mémoire personnelle de beaucoup. Et ceux qui ne sont pas touchés directement sentent bien là l’appel mémoriel qui nous concerne tous, à la fois historiquement, philosophiquement et avec des échos tragiques dans notre monde contemporain. Je laisse à chacun le soin de voir ce qui, dans l’actualité, lui paraît devoir être repensé par rapport à l’histoire. La comparaison n’est pas raison, comme on dit. Je pense simplement que, d’une manière générale, et à toutes les époques, la conscience historique, donc la culture historique, doivent nous aider à lire le présent.
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