Tous les ans, ce sont 22 millions de bouquets de roses venus du monde entier qui sont vendus en France. Crédit : Pug Girl.

Star de la Saint-Valentin, la rose rouge est la fleur la plus populaire en France où 22 millions de bouquets sont achetés chaque année. Mais cette fleur fragile pousse uniquement en été. Pour s’en procurer en février, elle doit donc venir de loin, très loin. Du Kenya à l’Equateur en passant par les Pays-bas, ce symbole de l’amour est au coeur d’un marché mondialisé bien ficelé. 

« Tous les ans, c’est la tradition, j’offre des fleurs à mon épouse », explique Alain, cinquantenaire, bouquet de roses rouges à la main et sourire ému, à la sortie d’un fleuriste du quartier Esquirol, à Toulouse. En ce 14 février 2026, les amoureux.ses déambulent dans la Ville rose avec cet accessoire périssable mais si intemporel. « Quand on pense à la Saint- Valentin, on pense à la boîte de chocolat et au bouquet de roses », estime Maxime, 25 ans, à quelques mètres de là, hélas sans dulciné.e à gâter.

Au milieu du mois de février, son symbole universel, la rose rouge, reste un incontournable d’après les commerçant.e.s toulousain.e.s. « Au mois de février, on sait qu’on va surtout vendre des roses, explique Laëticia au comptoir de son magasin, alors même qu’on a de superbes anémones, renoncules ou tulipes ! », déplore celle qui souhaiterait vendre davantage de fleurs de saison.

Une fleur estivale

En effet, en France, la rose pousse uniquement en été. Et pour que les couples puissent tout de même disposer de leur précieux bouquet en plein hiver, les fleuristes se fournissent à l’étranger, parfois à l’autre bout du monde. Mais d’où viennent réellement ces fleurs vendues dans les boutiques toulousaines ?

Pour remonter la filière, direction le MIN (Marché d’Intérêt National) de Toulouse. C’est là que se fournissent les fleuristes de la ville rose chaque semaine auprès des grossistes. Jeff Fleurs, Stafflor, Floris, Canolle… Moins d’une dizaine de hangars abreuvent la région de fleurs coupées et de feuillages.

Dans ce « Rungis toulousain » transitent des fleurs du monde entier, du Var à l’Equateur, en passant par l’incontournable Hollande, premier exportateur mondial de fleurs coupées. Mais pour la rose, star de la Saint-Valentin, la provenance est plus ciblée. « Les roses que je vends viennent d’Equateur mais passent forcément par la Hollande », explique un vendeur de Stafflor. Chez ce grossiste, 40% de l’offre globale vient de Hollande, 30% de France et d’Italie et 30% du reste du monde. Même constat chez le concurrent Floris Toulouse où les roses proviennent de Hollande et d’Amérique du Sud. « On essaie de privilégier au max les fleurs françaises mais c’est impossible d’avoir des roses en France à cette saison », explique le gérant de l’entreprise.

L’hégémonie néerlandaise

Résultat : les roses vendues à Toulouse proviennent d’Amérique du Sud, d’Afrique équatoriale ou des Pays-Bas. Selon les données de FranceAgriMer, 87% des roses vendues en France sont importées du petit pays européen. Là-bas, lorsqu’elles poussent sur place, c’est dans les 10 000 hectares de serres chauffées que compte le pays. Elles sont éclairées toute la journée et des ordinateurs régulent nuit et jour l’humidité de l’air, la température et la dose de lumière. Les logiciels contrôlent aussi la quantité d’eau et de nutriments dans lesquels baignent les racines des fleurs. Selon une étude de Fairtrade Max Haavelar, un bouquet de roses néerlandaises générerait à lui seul 27kg de CO2, soit l’équivalent d’un kilogramme de bœuf ou d’un trajet de 130 km en voiture.

Mais la réalité se complexifie. Toutes les fleurs qui transitent par la Hollande ne sont pas forcément cultivées sur son territoire. Une grande partie arrive en avion depuis d’autres régions du monde avant d’être redistribuée. Au cœur de ce système se trouve Aalsmeer, dans la banlieue d’Amsterdam, la plus grande bourse aux fleurs du monde. Chaque jour, les enchères réunissent des fleurs venues de tous les recoins du globe, avant qu’elles ne soient transportées jusqu’aux commerces de proximité. « Les fleurs que j’achète viennent du monde entier mais transitent toutes par la Hollande. C’est vraiment le marché central de la fleur coupée. » explique le gérant de la société Floris Toulouse, dont 60% de l’offre passe par les Pays-Bas. En 2021, les exportations de fleurs coupées du géant nordique représentaient 5.7 milliards d’euros.

Selon une infographie publiée par Novethic en 2018, 6,6% des roses mondiales viennent du Kenya et 3,4% d’Amérique centrale. Après un passage par Aalsmeer, elles sont acheminées par camion partout en France. « Le marché hollandais c’est super, J’appelle à 22h et je peux être livré le lendemain matin à Toulouse. », explique Jean-François Holivier, président de la société Canolle Fleurs. Paradoxalement, malgré leur transport en avion, ces fleurs poussent dans des conditions climatiques favorables et un bouquet de roses kényanes vendues en France génère au total 9,3 kg de CO2, soit 66% d’émissions en moins que les fleurs hollandaises.

Ce réseau logistique bien ficelé explique en partie la domination qu’occupe actuellement la Hollande sur le marché de la fleur coupée. Mais derrière ce système mondialisé se cachent aussi des réalités sociales plus sombres.

Des roses à l’odeur d’exploitation

Le président de la société Canolle Fleurs se félicite de cette mondialisation et affirme que les roses qu’il vend viennent de pays « où les gens veulent encore bosser », citant notamment le Kenya et plusieurs pays d’Amérique centrale. Il les salue en déplorant que « sans la fleur étrangère, je ne vendrais que la moitié de mes frigos ». Or, déjà en 2002, la Commission kenyane des droits humains (KHRC) dénonçait les conditions de travail des ouvrières travaillant dans les fermes horticoles du pays, avec « des cas de harcèlement sexuel, l’absence de congé maternité, des logements surpeuplés. […] Les travailleurs peuvent être licenciés à volonté et manipulent souvent des produits chimiques dangereux sans équipement de protection adéquat. »

De plus, contrairement à l’Europe, le Kenya ou l’Ethiopie ne disposent pas de réglementations strictes en matière d’utilisation des pesticides, ce qui conduit à une utilisation massive des produits phytosanitaires. Une étude réalisée par 60 millions de consommateurs en 2017 dénombre 49 molécules différentes dans un bouquet de roses kényan, dont la teneur n’était pas vérifiée avant commercialisation.

Et la fleur française ?

Les fleurs françaises sont bien présentes chez les fleuristes toulousains, en provenance principalement du marché aux fleurs de Hyères, dans le Var, qui vend des fleurs venues de toute la côte méditerranéenne française et italienne. Cette offre représente la moitié des frigos du grossiste Canolle Fleurs et le tiers de ceux de Stafflor et Floris Toulouse. Rosedor, lui, a fait le choix de privilégier le made in France dans son entrepôt, en faisant appel à des producteurs engagés dans toute la France.

Or, pour ce qui est de la rose française, en raison des saisons et de la concurrence des produits africains et sud-américains, elle est en déclin. « Aujourd’hui, il reste moins d’une dizaine de producteurs de roses dans le Var, alors qu’on en recensait une centaine dans les années 80 », constatait Gilles Rus, directeur développement au Marché aux fleurs de Hyères auprès de Reporterre en février 2023.