Simon Liberati : une ténébreuse affaire

Avec L’hyper Justine, Simon Liberati poursuit l’entreprise initiée dans ses deux précédents romans : une fresque virtuose des tréfonds de l’âme humaine sur laquelle plane l’idée de déchéance, de mort et de tous ces masques qui choient tels des bouquets fanés.

Les critiques littéraires qui daubent sur la production actuelle et annoncent depuis des décennies que le roman français n’existe plus devraient lire sans plus tarder les romans de Simon Liberati. Ils y découvriraient un écrivain étrange et rare qui en trois livres seulement a déjà bâti une œuvre. Dès 2004 et la parution de son premier ouvrage, Anthologie des apparitions, Simon Liberati imposait une langue, des personnages, une atmosphère. Des demi-solde sur le retour frayant dans le milieu interlope des nuits parisiennes des seventies y sont saisis d’un trait précieux dont les sinuosités et les angles transportent le lecteur d’un siècle à l’autre. Trois ans plus tard, Nada exist approfondissait cette influence puisée dans la littérature du XIXe siècle et l’œuvre de Huysmans en particulier. Dans ce roman de 400 pages en forme de travelling se déroulant sur une journée, Simon Liberati abordait l’abandon lâche, la décrépitude et la dilution totale des êtres dans la drogue, l’appétence des rapports physiques et la tromperie coupable à travers un couple qui se précipite vers le tombeau. L’hyper Justine prolonge ces deux romans ombragés et funèbres.

Ouverture de la chasse

Dans le Paris nocturne de la fin décembre 2007, Pierre Al-Hamdi, qui « n’avait aucun sens de l’amitié, de l’amour, de la famille et du temps » et qui « consommait les gens qu’il rencontrait comme un fumeur de crack sa provision de cristaux, sans économie, sans réserve, sans espoir de durée » fait la connaissance deux jeunes personnes à la terrasse d’un café dans un quartier huppé de la capitale. Au fil de la discussion, ce violent prédateur, usurpateur d’identité, apprend qu’ils participent en ce moment même au tournage d’un film de Sofia Coppola, inspiré de la Justine du marquis de Sade et dont le scénario ressemble terriblement à la fin tragique de sa propre mère surnommée La Sultane, fille de joie violée et assassinée au Yémen dans les années 1970. En l’espace d’une nuit, Pierre Al-Hamdi, devenu Peter Orlowsky, va se rapprocher dangereusement de l’équipe du tournage.

Au beau milieu d’une troupe de mondains ressemblant à des poupées décaties, Peter, qui « n’avait jamais trouvé que la haine, le fantasme et le meurtre comme auxiliaires à son désir », va éprouver son instinct de chasseur et rôder autour de la vieille Thérèse, matronne à la gloire éventée de surcroît atteinte d’Alzheimer. Dans ce roman qui semble hors du temps et du monde, dont les personnages paraissent sortir des toiles inquiétantes de Francis Bacon, Simon Liberati dévoile un univers cruel et angoissant. Les jeux d’opposition formés autour du mensonge et de la vérité, des âmes et des corps, des victimes et des bourreaux, font de L’hyper Justine un texte puissant sur lequel plane une ombre diabolique. Longtemps, la critique a cherché à comparer l’auteur de Nada exist à d’autres écrivains. Les noms de Bret Easton Ellis et Michel Houellebecq ont circulé. Ces tentatives de classification sont vaines et chimériques tant la plume ondoyante de Simon Liberati, ses phrases pétries de pleins et déliés envoûtants apportent la preuve du génie inclassable de cet écrivain.

L’hyper Justine, Flammarion, 332 p, 20 euros.

Nicolas Coulaud