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Le nouvel ordre urbain

Quel(s) visage(s) pour la ville de demain

Publié le : 1er décembre 2009

Dans cette langue si caractéristique en usage dans les administrations centrales, le rapport parlementaire rendu en janvier 2008 par Dominique Perben sur le thème Imaginer les métropoles d’avenir, livrait l’analyse suivante : « La France ne peut pas faire l’économie d’une nouvelle politique de développement territorial. Aujourd’hui, la vraie réforme ne consiste pas à partager un constat mais à faire c’est-à-dire à créer un nouveau modèle de développement métropolitain ».

Les politiques urbaines en France devraient donc ouvrir une nouvelle page de l’histoire de l’aménagement du territoire, marquée depuis près d’un demi-siècle par des revirements stratégiques opérés tous les dix ans environ. Aux initiatives fondatrices menées durant les années 60, où l’Etat planificateur et la cohorte des « bâtisseurs » concoctèrent quelques grands chantiers aujourd’hui considérés comme des accidents industriels (villes nouvelles ; stations balnéaires, cités dortoirs en périphérie) succéda un temps de remise en question de l’autorité hiérarchique de l’Etat avec l’émergence des collectivités locales et du rôle du marché.

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Le centre Beaubourg à Paris, un bel exemple de cohérence urbanistique

Sous l’effet conjugué de la fin des Trente glorieuses et des premières vagues du processus de décentralisation, l’éclatement des compétences et la redéfinition des objectifs favorisèrent une politique gestionnaire et prudente que les mutations socio-économiques des années 90 rendirent obsolète. Fissuration autant sociale que matérielle des grands ensembles, disparition des campagnes entraînant une croissance endémique des populations citadines : cette absence de « cohésion territoriale », comme le mentionnent experts et autres consultants, entraîna la situation actuelle caractérisée par un étalement des villes, une concentration des richesses et des activités ainsi qu’une explosion du nombre de déplacements comme de leurs modes.

Mettre les territoires en mouvement

Une fois constaté ce phénomène de « métropolisation » à l’œuvre, restaient donc à formuler les idées directrices et les objectifs pour la décennie à venir. Dans un avis rendu en avril 2003, le Conseil économique et social propose d’encadrer et d’appuyer cette tendance à la métropolisation. Au programme : augmentation des densités urbaines, modernisation du bâtiment et de la ville (« réinventer l’habitat » pour les familiers du jargon) et, surtout, prise en compte du souci écologique et environnemental déjà pointé par la Loi du 25 juin 1999.

La DATAR, sous la plume de Jean-Louis Guigou dans son rapport Aménager la France de 2020 : mettre les territoires en mouvement, défend le projet d’un « polycentrisme maillé »où se développeraient « des réseaux de villes autour de pôles urbains dynamiques, compétitifs au niveau mondial et européen et intégrés dans des ensembles territoriaux solidaires. » Si l’assertion demeure un peu floue, cette volonté de faire bouger les espaces s’accompagne en revanche de projets très concrets, comme celui de la « tour vivante » imaginée par les architectes Pierre Sartoux et Augustin Rosenthiehl : « En plus d’abriter dans ses trente étages un centre commercial, des bureaux et des logements, elle serait parcourue de la base au sommet, par une serre de production agricole fonctionnant comme un véritable écosystème. L’eau et les matières organiques y seraient recyclées et l’énergie fournie par des éoliennes. Cet immeuble (…), pionnier du bien-être collectif et de sa production urbaine et architecturale, pourrait être un jour érigé à Rennes. »

Faire pousser des courgettes et des endives le long de la façade d’un building est certes une intention louable mais il est possible de s’interroger sur son caractère impérieusement nécessaire. Sachant l’état de dégradation de nombreux quartiers populaires situés en banlieue, un tel ordre des priorités paraît étrange. Dans tous les cas, la ville de demain promet des surprises.

De la destruction des villes en temps de paix

L’un des principaux enseignements qu’il faut tirer, par delà les siècles, de l’organisation du territoire et des populations, est que rien de grand ne se fait vite. Les multiples acteurs de la décision publique le savent et le font savoir : l’action publique nécessite de s’établir sur le long terme. Malheureusement, ce critère semble bien inadapté à notre époque où l’on construit vite et à moindre coût. En décembre 1999 ou en janvier 2009, lorsque les toits en tôle ondulée volaient au-dessus de nos têtes et que s’effondraient les murs en placoplâtre, les tourelles des hôtels médiévaux, elles, restaient debout. Sur le plan des constructions urbaines, l’opposition entre le temps long et l’immédiateté se traduit par une autre conséquence, celle d’une certaine schizophrénie qui consiste à faire, simultanément, l’inverse de ce que l’on dit.

C’est ainsi qu’au moment où les organismes compétents souhaitent lutter contre l’étalement urbain, sortent de terre des kilomètres de lotissements dont les projets remontent effectivement à une quinzaine d’années. Un exemple proche de nous est bien la floraison récente, le long de la route nationale 124 en direction du Gers, de plusieurs entités entre les communes de Colomiers et Léguevin. Peut-être qu’en 2020, lorsque la « tour vivante » verra le jour, les constructions en hauteur seront totalement passées de mode.

Par ailleurs, l’absence de cohérence entre les discours et les actes est parfois cruellement visible. Que dire, à Toulouse, de la rue Alsace-Lorraine qui, deux ans après sa réhabilitation, va être largement revue et corrigée avec des travaux dont la durée promet aux riverains quelques mois d’absolue tranquillité ?

Enfin, pour revenir sur les conclusions de Marcel Roncayolo, spécialiste de l’histoire urbaine, considérant que les politiques publiques s’orientent vers la maîtrise et l’administration du patrimoine, rappelons que le projet du comité organisateur des J.O de Paris 2012, évidemment avorté, prévoyait de raser le quartier des Batignolles.

Car il ne faut pas s’y tromper. Derrière les jolies phrases qui ornementent les rapports parlementaires, se trament des politiques urbanistiques qui collent à certaines tendances en cours, en particulier celle d’un messianisme purificateur qui entend nettoyer les villes de leurs aspects les moins ragoûtants. En première ligne : les quartiers pauvres, les faubourgs ancrés dans l’histoire. Tout ce qui n’est pas classé au registre des Bâtiments de France peut du jour au lendemain disparaître. C’est ce que le philosophe Jean-Claude Michéa résumait il y a quelques années par cette expression terrible : « De la destruction des villes en temps de paix. »

Nicolas Coulaud