Que reste-t-il des revues littéraires ?

Petit intermède dans notre exploration de la rentrée littéraire. Cette semaine, point de romans, mais des revues. L’année 2009 a certes marqué le centenaire de la célèbre Nouvelle Revue Française mais les heures de gloire des revues littéraires semblent lointaines. Les causes perdues méritant tout de même que l’on prenne leur défense, voici un petit panorama de la production actuelle à travers huit publications.

La NRF : Elle est la plus connue de toutes les revues françaises. Fondée en 1909 autour d’André Gide, Jean Schlumberger, Léon-Paul Fargue et Valéry Larbaud, la NRF traversa le siècle en accueillant dans ses colonnes les plus grands écrivains. Editée par Gallimard, dirigée depuis 1999 par Michel Braudeau, elle demeure fidèle aux voies traditionnelles du genre en proposant des entretiens, des nouvelles, des critiques et des dossiers thématiques qui explorent les visages de la littérature contemporaine. Si son audience a baissé, tout comme son influence, la NRF conserve une part de son prestige et reste le symbole des revues littéraires hexagonales.

L’Infini : épigone de la revue Tel Quel où se côtoyèrent Philippe Sollers, Jean-Edern Hallier et Jean-René Huguenin, L’Infini, également éditée par Gallimard, incarne depuis près de trente ans une manière d’avant-garde tout en étant institutionnelle. Sous la direction de Philippe Sollers, elle a vu passer nombre d’auteurs qui ont ensuite publié romans ou nouvelles dans la collection du même nom que Sollers dirige aussi. Il y a publié des écrivains de talent parmi lesquels on retiendra Frédéric Berthet, Benoît Duteurtre et Philippe Vilain.

La revue littéraire : dans un registre voisin de celui de la NRF, cette revue éditée par Léo Scheer fait la part belle aux critiques et aux entretiens. Ces dernières années, Denis Tillinac, Frédéric Beigbeder ou encore Yannick Haenel se sont soumis aux questions de l’inlassable Florent Georgesco. Au printemps 2009, La revue littéraire, désormais mensuelle, a consacré un numéro à un écrivain précieux, Gabriel Matzneff, que Léo Scheer ainsi que La Table Ronde ont encore le bon goût, le courage et l’intelligence de publier.

Décapage : après avoir tenté en 2004 de relancer Les Cahiers de La Table Ronde, la maison d’édition créée en 1944 autour de Roland Laudenbach accueille depuis 2008 une jeune revue : Décapage. La dérision et l’esprit potache y règnent. Ici, point de chroniques, de débats ou de dossiers. Sous la houlette de Jean-Baptiste Gendarme, qui porte bien mal son nom, la vingtaine de collaborateurs de Décapage joue la carte de l’insouciance, bouscule gentiment les codes et convie les écrivains à cette aventure drôle et décalée. Ils ont lu Proust, Nimier et Nicolas Fargues, ce qui est une jolie carte de visite.

L’Atelier du roman : C’est l’une des publications les plus stimulantes du paysage revuistique français. Aujourd’hui éditée par Flammarion, elle fut longtemps diffusée par La Table Ronde. Son directeur, Lakis Proguidis, promeut une certaine idée de la littérature et prend le contrepied du « littérairement correct » : Philippe Muray y collabora, Michel Houellebecq fit l’objet d’une livraison spéciale. Des signatures aussi enthousiasmantes que celles de Dominique Noguez, Michel Déon ou François Taillandier croisent les dessins de Sempé. En juin dernier, un superbe numéro revenait sur Montherlant. On en trouve encore quelques exemplaires à Ombres Blanches.

Borborygmes : Si elle se veut le plus petit trimestriel du monde, cette revue qui en est aujourd’hui à son quinzième numéro n’en est pas la moins intéressante. Faiblement diffusée en province, cette publication plutôt confidentielle fait preuve d’une grande liberté d’esprit en accueillant les signatures les plus diverses et en cherchant à découvrir de nouveaux talents. Poèmes, nouvelles, extraits de romans et dessins se succèdent au fil des pages et déploient leurs charmes. Dans sa dernière livraison, Borborygmes a publié un écrivain délicat dont on ne se lasse pas : Jean-Claude Pirotte.

Rue Saint-Ambroise : Il n’est pas nécessaire de vivre dans le 11e arrondissement de Paris pour apprécier la qualité de cette revue qui ne cherche en rien les feux de la gloire. Depuis plusieurs années, Rue Saint Ambroise publie avec exigence des nouvelles, des poèmes, des dessins et des gravures. L’exercice tient ici de la passion et semble lancer un défi aux auteurs germanopratins. La littérature ne se fait pas uniquement rue Sébastien-Bottin ou à la terrasse du café de Flore. Rue Saint Ambroise fait souffler un air rafraîchissant dans une époque où les écrivains se doivent d’être « bankable ». A suivre.

Conférence : le travail entrepris par la rédaction de la revue Conférence est comparable à celui d’un orfèvre, tant les 28 livraisons publiées depuis 1996 sont des chefs d’œuvre d’élégance et de sobriété. A rebours de certaines caractéristiques des temps que nous traversons (vitesse, immédiateté…) Conférence prend le risque d’élaborer des numéros de plus de 500 pages imprimés sur papier bible. Ces beaux livres parsemés d’eaux fortes, de dessins au fusain et de photographies au noir et blanc magnétique abordent des problématiques comme la transmission ou encore l’usage du temps. Bref, inactuel et essentiel.

Nicolas Coulaud