Paco Ignacio Taibo II : « L’Histoire est trop importante pour la laisser aux historiens. »
“1914. Pancho Villa lève les yeux, et observe avec ses jumelles le village désolé qui s’étend devant lui : 25 maisons, une gare désaffectée, quelques sacs de coton, un tas de soldats fédéraux. Là étaient réunis tous les restes de Paredon. Pancho villa regarde au loin, et sans attendre les renforts, ordonne á la division du Nord de se déployer. Un nuage de poussière s’élève.” D’entrée, Paco Ignacio Taibo II plantait le décor de son nouveau livre, la semaine dernière, à la médiathèque José-Cabanis. Dix ans auparavant, il présentait ici même sa célèbre biographie de Che Guevara. Cette fois-ci il s’attaque à un autre mythe de l’histoire latino-américaine, Pancho Villa. Fuyant l`Espagne franquiste avec sa famille, l’auteur débarque au Mexique à l`âge de 9 ans et découvre ce personnage emblématique de la révolution. A 60 ans, Paco Ignacio est aujourd’hui mondialement reconnu et préside l’Association internationale du roman noir.
Le chef de file du polar mexicain a chaleureusement répondu aux questions d’"Univers-cités".
Univers-cités : -En quoi la vie de Pancho Villa vous-a-t-elle décidé à vous remettre à la biographie ?

Paco Ignacio Taibo : Pancho Villa est un personnage romanesque, qui a eu une vie extraordinaire. D’origine modeste, il est devenu gouverneur d’une province, puis général respecté, à la tête d’une armée de plusieurs milliers d’hommes, et il est aujourd’hui l’un des héros de l’Histoire mexicaine. C’est un homme qui s’est marié 27 fois, dont deux fois avec la même femme parce qu’il avait oublié qu’il l’avait déjà épousée ! Il signait des contrats avec les studios d’Hollywood pour qu’ils filment les combats, et faisait payer les journalistes "gringos" 25 dollars pour une photo de lui ! Il avait mis au point un réseau de contrebande gigantesque entre le Mexique et les États-Unis afin de se fournir en cartouches, un réseau à côté duquel les narcotrafiquants d’aujourd’hui passent pour des enfants de chœur !! Jamais je n’aurais pu imaginer une histoire comme celle-là dans une fiction.
La vie de Pancho Villa a déjà fait l’objet de nombreuses biographies sous différentes formes (livres, film, BD…). Qu’apporte la vôtre ?
Dans mon livre, je précise bien qu’il s’agit d’une biographie narrative, c’est très important car c’est sa particularité principale. Le personnage de Pancho Villa est entré dans l’imaginaire collectif mexicain, avec son chapeau, sa moustache etc. Mais il existe très peu de photos ou d’images de la vie de tous les jours, ni même de documents historiquement fiable de cette époque en dehors des combats entre révolutionnaire et fédéraux. Ce livre est une combinaison d’enquêtes rigoureuses, de détails et de légendes. Il faut en permanence réduire les légendes à la réalité. Villa a produit une légende qui appartient à tous ceux qui ont été défaits. Quand l’histoire officielle, celle des vainqueurs, vous oublie, il faut savoir revenir par un autre chemin. Revenir par la rumeur, le conte, l’anecdote… C’est parfois le seul moyen de laver l’affront, de réparer l’injustice. Ce qui est intéressant, c’est de donner sa saveur à l’Histoire. L’Histoire est une chose trop importante pour la laisser aux historiens…
Après Che Guevara, vous écrivez une nouvelle fois sur un symbole de la révolution. A-t-on toujours besoin de leaders ?
Il faut sortir du concept et revenir à la réalité. Tout mouvement, tout ensemble de personnes a besoin de porte-voix pour se faire comprendre et se faire entendre. A un moment, un groupe doit choisir quelqu’un pour le représenter et dire ses revendications. C’est la théorie de la représentation. Le problème arrive quand la représentation est permanente, substitutive, et donc devient dangereuse. J’ai vécu beaucoup de mouvements véritablement démocratiques, et à chaque fois des figures se sont élevées : les plus sympathiques, les plus efficaces, et souvent ceux qui courent le plus vite quand tout s’effondre. Nier le rôle de l’individu dans l’Histoire, c’est aussi dangereux que croire en la théorie de l’homme providentiel. Ce qu’il faut, c’est des figures qui représentent et des systèmes qui les contrôlent.
Qui seraient aujourd’hui les héritiers de Pancho Villa au Mexique ? Le sous-commandant Marcos avec qui vous avez écrit un livre ?
Il n’y a pas véritablement d’héritiers de Pancho Villa. Ce que j’appelle le « Villisme » continue aujourd’hui à travers Pancho Villa parce qu’il fait partie de l’histoire du pays. On peut juger Pancho Villa à travers les armes de l’Histoire, contrairement à Marcos qui est visible à travers le journalisme. L’expérience de Marcos n’est pas fermée, elle reste au contraire ouverte. C’est différent.

Et vous, qui sont vos héros ?
Mes héros n’ont pas changé, ils sont toujours Che Guevara, Pancho Villa ou Tony Guiterras, un révolutionnaire cubain. Le temps passe mais je n’ai pas tourné la page. Peut-être que pour les jeunes, les héros ne sont plus les mêmes, mais moi je vis toujours dans ce passé. Même si je sais que ces héros sont loin d’être parfaits, ils restent aujourd’hui des héros. Un héros n’exprime pas du tout la perfection ou la supériorité. L’héroïsme comme je le conçois est très terre à terre. Un héros connaît la peur comme tout le monde mais il l’affronte et arrive à la dépasser. Un héros, c’est quelqu’un qui est capable de vivre ses rêves.
De nouveaux projets en attente ?
Je vais bientôt publier une troisième biographie, cette fois d’un Cubain encore peu connu de l’Histoire, Tony Guiterras, dont on parlera beaucoup dans quelques années à mon avis. C’est ma chance, grâce à mes ventes je peux me permettre d’écrire sur les sujets que je veux. Je suis allé chez mon éditeur, et il m’a demandé qui était ce type. Je lui ai répondu : “C’est pour ça que j’écris ce livre ».
Vous reviendrez les présenter à Toulouse, peut-être… ?
Pourquoi pas. Je reviendrais avec plaisir. J’aime beaucoup cette ville. Elle a des liens forts avec l’Espagne. Les Toulousains sont comme les Espagnols avant que ceux-ci ne deviennent des Français. Je suis venu pour la première fois à Toulouse en 1969. J’étais venu acheter des livres qui étaient interdits en Espagne et je les ramenais dans les Asturies, là d’où je viens. D’ailleurs, ce premier jour à Toulouse, je me suis assis par terre et un grand flic est arrivé et m’a dit « Allez, allez, bouge d’ici. » J’avais 19 ans et je n’ai pas oublié. J’aimerais bien recroiser ce flic aujourd’hui et lui dire la même chose.


