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Madagascar : une iepienne témoigne

Publié le : 5 avril 2009

Le 17 janvier dernier, Andry Rajoelina, maire de la capitale malgache Antananarivo, rassemblait dans les rues de sa ville plus de 20 000 personnes pour protester contre la décision des autorités de fermer sa radio, Viva, après que celle-ci a diffusé un entretien de l’ancien président de l’île Didier Ratsiraka. Cette manifestation devait marquer le début d’une vive contestation orchestrée par l’opposition à l’encontre du président Ravalomanana, accusé d’une mauvaise gestion des ressources de la grande île de l’océan Indien.

Le 17 mars, trois mois jour pour jour après le rassemblement de janvier, le président malgache abdiquait en faveur d’un directoire militaire. Celui-ci allait placer au pouvoir Andy Rajoelina, surnommé TGV en référence à sa fulgurante carrière politique et au sigle de sa formation, Tanora malaGasy Vonona (Les jeunes malgaches décidés). Actuellement à la tête de la "Haute autorité de transition" (HAT) du pays, le politicien de 34 ans a promis une élection présidentielle d’ici deux ans. Il a présidé les 2 et 3 avril des assises nationales, destinées à régler le fonctionnement de la transition.

Vaea Deplat, étudiante en cinquième année à Sciences-Po Toulouse, est arrivée à Antananarivo en plein coeur des troubles pour un stage dans l’association locale SAGE (Service d’Appui à la Gestion de l’Environnement). Elle a vécu le « coup d’État » malgache, ainsi que le qualifie la communauté internationale.


Univers-cités : Tout d’abord, pourrais-tu nous préciser où tu te trouves exactement, tu es bien dans la capitale ? Je crois que tu as eu quelques difficultés pour y arriver...

Vaea Deplat : Oui effectivement, je suis bien dans la capitale Antananarivo. Je vis chez le père d’un ami malgache, en centre ville, dans le quartier d’Andrefan’Ambohijanahary, non loin du lac Anosy et du stade de Mahamasina, lieu symbolique du rassemblement des pro-Raval. Dans cette famille, les gens sont clairement pro-Rajoelina, comme la majorité des Malgaches que j’ai rencontré. J’ai effectivement eu quelques difficultés à y arriver : mon départ était prévu le 28 janvier, deux jours après les premiers affrontements. J’ai donc du reporter mon départ à une date indéterminée et j’ai même cherché pendant un temps un autre stage ailleurs. Mais finalement, j’ai décidé de partir le 4 mars malgré la crise. Je savais que je serai bien entourée, conseillée et informée et je me doutais déjà qu’entre l’écho des médias internationaux et la vie au quotidien là-bas, il y avait sûrement un fossé.

A ce propos, selon une association parisienne, les événements récents seraient fortement amplifiés par les médias français. Un membre de cette association fait la comparaison avec les violences dans les banlieues en France l’année dernière, exagérés par les médias internationaux. Es-tu d’accord avec cette analyse ou peut-ton réellement parler d’un coup d’Etat ?

C’est tout à fait vrai et je m’étais fait la même réflexion. Chaque jour, quand je consulte les journaux français et internationaux via internet, je suis très surprise par le décalage profond entre l’ « humeur » d’ici et les réactions et analyses de l’extérieur. Un exemple : l’intervention de l’armée, accusée de mutinerie et noircie dans les journaux français, a été vécue ici comme un soulagement : enfin les violences allaient cesser, l’armée prenait le parti de la non-violence et se rangeait du côté de la population et de la « défense de biens de celle-ci » pour sa sécurité. C’est en partie grâce à elle que le pire aura été évité. Et d’ici à vrai dire la réaction de la communauté internationale est difficilement comprise par tout un pan de la population pro-Rajoelina. Les Malgaches acceptent mal les jugements et ingérences de la communauté internationale alors même que celle-ci n’a pas réagi aux nombreuses exactions de l’ancien président durant son dernier mandat.

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Madagascar, cinquième île du monde (carte l’Alsace.fr)

Quelle est l’ambiance en ce moment à Antananarivo ?

C’est difficile à dire car la situation est très changeante. Dimanche dernier (le 22 mars, ndlr), à la suite de la cérémonie d’installation au pouvoir du Président de la Haute Autorité de Transition, le feu d’artifice au stade de Mahamasina et le nombre de personnes rassemblées pouvaient faire croire à une liesse collective ; alors que le lendemain, de nombreux manifestants envahissaient les rues pour protester vigoureusement contre ce « coup d’Etat forcé ». Une rumeur a couru il y a quelques jours, comme quoi des jeunes gens voulaient aller brûler la radio Viva appartenant à Rajoelina mais auraient été arrêtés à temps ; un autre bruit a couru sur une augmentation du prix de l’essence : ce genre de rumeurs pourraient facilement mener à une situation de panique. Tout ça est donc encore très fragile. Cela dit les gens continuent à vivre, pour beaucoup de toute façon vu leur pauvreté, ils n’ont malheureusement pas d’autre choix. La bonne nouvelle de ces derniers jours est que les pillages et autres abus ont cessé - reste à savoir si cela va durer. Les grandes surfaces Jumbo et Leader Price ont rouvert et l’approvisionnement a pu reprendre.
 


Comment qualifierais-tu le ressenti de la population malgache par rapport aux changements à la tête du pays ?

L’annonce de la démission de Ravalomanana et le retrait de l’armée en faveur de TGV ont été vécus comme un soulagement immense, soulagement parce que le bras de fer, origine de toutes les tensions survenues ces deux derniers mois, est enfin terminé et que le pays va pouvoir se diriger vers quelque chose de constructif. Je crois que la grande majorité était favorable au départ du Président, il a déçu beaucoup de gens, même ceux qui ont voté pour lui aux dernières élections. Il faut noter également le fort taux d’abstention aux dernières élections, signe d’une population quelque peu désabusée. Toutefois, une contestation « anti-Rajoelina » se lève sous les traits du « Mouvement de coalition démocratique », pro-Ravalomanana, qui exige le « réveil de la conscience démocratique malgache ». Reste à savoir si le MCD va prendre de l’ampleur.
 


Quels étaient les arguments de l’opposition pour destituer l’ancien président ? Retrouve-t-on l’équivalent d’un clivage droite-gauche, ou n’y a-t-il que des attaques personnelles ?

Ici la politique, ce n’est pas une question de gauche-droite et je ne pense pas que ça puisse être appréhendé comme ça ici. Ca a été surtout un bras de fer entre deux leaders. Le chanteur Rossy, qui avait quitté le pays en mars 2002 juste avant l’éclatement de la crise politique née du litige électoral après les présidentielles, résume bien les griefs contre l’ancien président : « Ravalomanana a accaparé toutes les richesses et tous les pouvoirs. Il a fait tirer sur son peuple le 7 février dernier. Qu’il soit obligé de démissionner est évidemment une bonne chose. Mais je reste inquiet. Multimilliardaire, Ravalomanana a encore un grand pouvoir de nuisance. (…) Eviter les dérives tribalistes, renouer un tissu social complètement détruit, constituent quelques-unes des tâches prioritaires du moment ».

Rajoelina est en principe trop jeune pour briguer la présidence. De facto à la tête du pays, il a promis d’organiser des élections prochainement. Les Malgaches ont-ils confiance en lui ?

Les Malgaches « de la rue » ont confiance en lui car il a su mener la lutte que beaucoup désiraient, il a su cristalliser tous les mécontentements de l’opposition contre le Président et son parti, le TIM et personne n’a su et n’a eu le courage de mener ce combat jusqu’ici. Mais beaucoup ne souhaitent pas pour autant qu’il se présente aux prochaines élections : pour certains, son rôle se cantonne à celui de leader de l’opposition, celui qui aura mené le pays vers une nouvelle étape de son histoire mais pas plus. Dans le cas où il briguerait le poste de la Présidence en présentant sa candidature aux prochaines élections, cela serait interprété comme une trahison, que ses revendications n’étaient pas sincères et au service du pays mais intéressées, un simple moyen pour atteindre son but.

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Andry Rajoelina incarne les espoirs de nombreux malgaches. Il ne devra pas décevoir (photo 20minutes.fr).

Quel sont les risques de cette prise de pouvoir pour Madagascar sur la scène internationale, notamment par rapport à l’Union Africaine, à l’Union Européenne qui l’ont tous deux condamnée ?

De nombreux articles dans les journaux locaux réagissent vigoureusement sur ce point : ils sont ulcérés par la réaction de la communauté internationale. Je pense à l’article d’un vazaha (étranger, marié à une Malgache) qui défend le rôle primordial de la transition et demande à la communauté internationale de soutenir le pays malgré ses réticences, parce que c’est la seule chance pour l’île de se relever une fois pour toute et de tourner la page. La majorité des malgaches pense que les aides extérieures n’ont pas réellement de retombées concrètes sur la vie quotidienne de la population : le pays est toujours aussi pauvre. Ils affirment qu’ils peuvent vivre sur les immenses richesses endémiques de Madagascar si elles sont bien gérées. Le risque est évidemment l’embargo économique et le gel des aides internationales. Etre mis au ban de la communauté internationale est vécu comme un chantage. Un sommet de la Communauté de Développement d’Afrique australe (SADC), dont Madagascar est l’un des 15 membres, devait se tenir le 30 mars dans la capitale swazie Mbabane pour décider ou non de sanctions contre le régime d’Andry Rajoelina. Le seul espoir est que la même situation s’est produite au moment de l’élection de Ravalomana, lorsqu’il a refusé un deuxième tour et s’est autoproclamé : au début, il a été condamné par la communauté internationale, tout comme Rajoelina aujourd’hui.

Peux-tu nous parler de ta vie à Madagascar, de ton association ?

Je travaille depuis quatre semaines maintenant au sein du SAGE, Service d’Appui à la Gestion de l’Environnement, une association nationale malgache. Jusqu’à la démission de Ravalomanana, nous ne travaillions que le matin par mesure de sécurité, et je devais rester prudente sur le trajet. Depuis, les activités sont revenues à la normale. De même, les missions de terrain ont repris, c’est donc bon signe. Le risque majeur pour moi c’est que les étrangers, et d’autant plus les Français, sont plus ou moins assimilés aux pro-Rajoelina, car celui-ci avait été protégé par l’ambassade lorsqu’il faisait l’objet d’un mandat d’arrêt. Mais ici je suis très bien entourée, et les gens, malgré la crise, n’ont jamais perdu leur sourire et leur gentillesse. Madagascar est un pays à part.

Propos recueillis par R.P.


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France-Madagascar, une liaison en dents de scie

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La France et Madagascar sont très liées pour des raisons historiques (l’île a été une colonie française de 1896 à 1960), géographiques (proximité de Mayotte et la Réunion), culturelles (avec notamment la francophonie) et humaines (Madagascar accueille la plus importante communauté étrangère française de l’hémisphère sud, et la France la plus importante diaspora malgache). Il faut également prendre en compte l’importance de l’aide au développement, la France étant aujourd’hui, avec 35M€ d’aide publique, le premier bailleur bilatéral de Madagascar (source : site internet du ministère français des Affaires étrangères).

Depuis l’indépendance de l’île le 26 juin 1960, le couple franco-malgache a connu des hauts et des bas. La dégradation la plus notable eu lieu dans les années 1970, période dite de "malgachisation" : les autorités, après avoir sorti l’île de la zone franc, ont alors procédé à de nombreuses nationalisations, spoliant au passage des particuliers. Après une phase de normalisation, le climat entre Antananarivo et Paris s’était à nouveau tendu depuis 2002 et l’arrivée au pouvoir de Marc Ravalomanana suite à six mois de crise politique, entraînant le départ en exil vers la France de son prédécesseur Didier Ratsiraka. L’accession de Rajoelina au pouvoir n’a rien arrangé, Nicolas Sarkozy y dénonçant le 20 mars dernier un "coup d’Etat".

Dans son témoignage, Vaea souligne pourtant que « Rajoelina constitue clairement un élément pouvant favoriser et développer la francophonie et la « réconciliation » sinon le rapprochement franco-malgache. En effet, une des ses premières actions a été de stopper la réforme de l’enseignement en général qui visait à la malgachisation de l’intégralité des cours scolaires. »

Le nouveau leader malgache tend malgré tout la main vers Paris, comme en témoigne l’accueil chaleureux réservé jeudi 19 mars au nouvel ambassadeur de France à Madagascar, Jean-Marc Châtaigner. A cette occasion, Rajoelina a déclaré que la grande île de l’Océan Indien "ne pourra jamais se séparer de la France".

Romain Parlier, Valentine Bourrat