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Le Grand Echafaud de Culture Générale

Publié le : 30 novembre 2010

Une nouveauté pour les étudiants en cinquième année à Sciences Po : leurs derniers mois dans la maison mère avant leur départ en stage est ponctué d’épreuves non plus intellectuelles, mais aussi physiques. Comme des athlètes, il faut se préparer au stress qui monte à mesure que l’instant fatidique approche, aux semaines de cours qui passent et mettent à l’épreuve notre endurance. Qu’est-ce qui justifie ce parcours du combattant ? Le Grand Oral de Culture Générale. Avec une majuscule à chaque mot, c’est encore plus impressionnant.

Pour les IEP, le but affiché est de « préparer les étudiants à la maîtrise de l’oralité et à la capacité de traiter un sujet dans un temps limité ». La « réputation » de la maison se base sur la capacité de ses poulains à sortir vainqueur d’un tel « exercice solennel ». Un exercice fait pour vérifier que nous avons la capacité de devenir de bons petits tribuns. Persuader et non pas convaincre.

Car si aujourd’hui le bluff est à la mode avec la remise au goût du jour du poker, le Grand Oral l’a érigé en tradition. Cette épreuve phare clôture un parcours de cinq années d’études supérieures. C’est un peu comme dans « Un indien dans la ville », quand le gamin, une fois passée l’épreuve du feu, devient un homme.

Pourtant, cette tradition, nous l’avons bien décortiquée en cours de sociologie politique. Nous avons bien compris que dans les grandes institutions, la domination passait aussi par la capacité à en mettre plein la vue et plein les oreilles. On est conscient de ces travers, mais on y participe quand même, parce que cela fait partie du jeu.

Cette épreuve repose sur une illusion : celle d’un savoir sans fin, et d’une mémoire à toute épreuve, en premier lieu l’épreuve du temps. Tout ne nous a pas marqué dans nos quatre années de cours. Et pourtant il faudrait se souvenir de tout, être up dated. Pas le droit d’être honnête non plus, pas le droit de dire « je ne sais pas ». Il faut dire n’importe quoi, mais parler, être capable de faire une belle démonstration orale sur « L’ONU, instance dépassée ? ». Sur « Le cadavre humain ». Sur « La QPC ». Ou bien encore sur « Les enjeux de la conquête spatiale pour la France », face à un spécialiste du CNRS, bien entendu. Vraiment, nous dit le jury, un futur journaliste se doit de savoir ces choses-là ! Vous avez oublié un détail, mesdames et messieurs les spécialistes, un journaliste se renseigne avant d’écrire, c’est même la base du métier. Quel professionnel partirait tête baissée sur son clavier pour traiter des sujets aussi spécifiques ?

Et en plus de se soumettre à un exercice totalement absurde, les étudiants ont parfois droit à des remarques du jury comme « Vous n’avez même pas le RSA de la culture générale, Mademoiselle ». Ou même en Grand Entretien Professionnel, visant à nous préparer à l’avenir : « il vous sera difficile d’entrer dans une école de commerce avec cet accent toulousain ». Mais, pourrait-on nous répondre, un bon athlète doit surmonter les difficultés, et un bon boxeur doit aussi savoir se protéger des coups...

Marie Deshayes