La revanche des geeks
"Digital Folklore" est un ouvrage qui nous transporte dans un monde de souvenirs en HTML. Ses auteurs, Olia Lialina et Dragan Espenschied, rendent hommage à un art amateur né de la vulgarisation d’Internet. Cet éloge du kitsch magnifie la culture web et nous chavire le cœur en 28,8 kbit/s.
Et Dieu créa le geek*
Au commencement, il y avait les hackers*. Au début des années 1980, on est à l’aube de la révolution numérique. Une poignée d’autodidactes passe des jours et surtout des nuits à explorer les possibilités offertes par la toile. Mais les ordinateurs se perfectionnent peu à peu et au milieu des années 1990, ils sont devenus beaucoup plus opaques, laissant moins de place au bricolage. Une génération d’utilisateurs enthousiastes rejoint alors les hackers dissidents au sein de la communauté du web.
A chaque révolution, son printemps
Les ordinateurs personnels envahissent les foyers. En quelques années, les pages personnelles, sorte de paléo-blogs, fleurissent aux quatre coins de la toile. Les modems en sont encore à leurs balbutiements et, malgré la lenteur de leur débit, la mode se répand à vitesse grand V. Comme toutes les modes, celle-ci a ses codes : Emoticônes, gifs animés, police comic sans MS, LoL cats et avatars, le web est un monde parallèle, avec son propre langage. Les internautes développent une véritable langue vernaculaire héritière du l33t* pour communiquer entre eux. En se familiarisant avec les bases du codage HTML, ils peuvent désormais laisser exploser leur créativité. Cocktails de couleurs et images en mosaïque, le web se fait chamarré, chargé, déjanté, et complètement désordonné.
On n’arrête pas le progrès
Le web 2.0* va venir mettre de l’ordre dans tout ça. A l’orée du XXIème siècle, les webdesigners professionnels imposent une esthétique aseptisée. Ils moquent les amateurs qui ont jusque là tissé la toile et rendent ringardes leurs créations, les jugeant d’un mauvais goût certain. Les sites comme Myspace, Youtube ou les Skyblogs donnent aux internautes l’impression d’être des supports à leur créativité, un lieu d’expression. Or, elles constituent surtout des plateformes balisées, standardisées où chaque chose est à sa place, la même place pour tout le monde.
La fin d’une époque
En octobre 2009, Yahoo ferme Géocities, un site d’hébergement web gratuit crée en 1994 et racheté en 1999. Géocities avait permis à des milliers d’amateurs de s’exprimer sur des pages personnelles. Un pan entier du patrimoine numérique disparaît avec lui. Adieu page sur les bébés labradors, adieu page du club de tuning du 59. C’est cette triste nouvelle pour l’art amateur qui a donné l’envie à Olia Lialina et Dragan Espenschied d’écrire leur ode à une esthétique naïve en voie d’extinction.
Les écrits restent
Voici des années que l’on nous répète qu’il faut numériser nos ressources pour en assurer la pérennité. Et voilà que deux enseignants de l’université de Stuttgart Merz Akademie ressentent le besoin de revenir au papier pour faire face à l’oubli. Ce retournement de situation nous montre que l’on a peut être enterré trop vite l’écrit. De même, il serait faux d’affirmer que la culture geek est morte avec le 2.0. En témoigne l’utilisation encore vivace du langage créé par les utilisateurs. Méfions nous donc du « lol » qui dort.
LEXIQUE
Geek : Passionné d’informatique, de science-fiction et de fantastique.
Hacker : "bricoleur" en anglais, désigne un programmeur amateur astucieux qui maîtrise les mécanismes de sécurité informatiques.
L33t : "elite speak" en anglais, écriture en caractères alphanumériques incompréhensible pour les néophytes. Codes surtout utilisés par les hackers.
Web 2.0 : désigne une étape de l’évolution du web. L’internaute, même s’il n’a pas de connaissances techniques, devient un véritable acteur de la toile. L’interaction et le partage sont caractéristiques de cette évolution.



