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Et le Coq se leva

Publié le : 8 octobre 2011

La France et l’Angleterre, Sherlock Holmes et le Professeur Moriarty, Giscard et Mitterrand... Ces rivalités, pour fameuses qu’elles soient, ont des différences de taille. Pour autant, chacune a déchaîné les passions, les angoisses et les crispations. Chacune a vu une partie écraser l’autre avant que celle-ci ne renaisse. Le France-Angleterre de ce matin n’a certes pas l’épaisseur de la réflexion d’un livre de Conan Doyle, ni même les enjeux des débats de l’entre-deux tours de 1974 et 1981, mais il vaut pour son pesant de symbolique sportive.

80e minute à l’Eden Park d’Auckland. Le demi de mêlée Morgan Parra s’avance vers le ballon. Peu importe si la pénalité passe, la France a gagné. Poteau sortant. Aucune importance. 19-12, score final de ce quart de finale de la Coupe du Monde. La France du rugby peut exulter. Après plusieurs mois de vexations, de matchs laissés pour compte, de vaines polémiques et de crises d’égos, le XV du Coq a soldé ses comptes. La victoire est nette, l’adversaire, prestigieux. Il ne s’agit ni plus ni moins de l’Angleterre, cette Perfide Albion, l’ennemi historique que toute équipe de rugby rêve de faire tomber.

Ainsi, James, un Irlandais installé à Toulouse, sourit entre deux gorgées de George Killian : «  Contre l’Angleterre, je soutiendrai toujours l’équipe adverse ». Comme si les Français, avec leur fameux rugby-champagne cher à nos glorieux aînés (Serge Blanco, Jean-Pierre Rives, Philippe Sella...) mais largement délaissé depuis quelques années, revêtaient le maillot du romantisme fou face à la froideur pragmatique des Anglais.

L’heure de la révolte

Tout est oublié. La fumisterie contre les Tonga sera désormais une blague qui circulera dans les chaumières pour rappeler à quel point les Bleus ont su se remobiliser. Les approximations contre les audacieux Japonais et les courageux Canadiens vont, gageons-en, passer aux oubliettes. La claque contre les All Blacks... Hum, attendons plutôt de voir ce qu’il en sera de notre prochaine rencontre, en espérant que cela soit en finale de la Coupe du Monde, avant de vendre la peau de l’ours. Seule chose certaine, le sélectionneur Marc Liévremont a fait « descendre ses joueurs du bus », dans un énième rappel au grand-guignol que nous avaient offerts leurs collègues footballeurs dans le même hémisphère, il y a un peu plus d’un an.

Le supporter de rugby a vu l’éventail des raisons pour lesquelles il aime ce sport : engagement physique, combativité de tous les instants, gnaque guerrière et grain de folie - la fameuse grinta. Toutes ces qualités auront fait taire les Cassandres et autres apprentis sorciers moutonniers prêts à dresser trop vite le bilan décliniste d’un rugby qui se professionnalise et perdrait par là même ses valeurs. On avait peur que les Bleus aient oublié le sens du mot révolte : il n’en fut absolument rien.

La transe

La révolte, elle était dans le coeur de tout supporter français digne de ce nom. Ce n’est qu’une impression, mais à Toulouse, le pub irlandais diffusant le match reflétait à merveille les appels à la rébellion, faisant de ce lieu le meilleur endroit du monde pour voir un match de rugby (et tant qu’à faire, pour célébrer une victoire). Briques apparentes, charpente boisée, odeur de bière, de café et de croissants... Le tout accompagné d’une passion qui devient palpable tant elle suinte de chaque centimètre carré de peau du public.

A mesure que les Français marquaient, prenaient de l’avance (16-0 à la mi-temps, tout de même), le public scandait sa joie, se retenant encore, pudeur et prudence oblige, de laisser tomber les annonces de qualification. Il suffisait qu’un Toulousain, puis deux, marquent leurs essais, et c’est toute la Ville rose qui se mettait à trembler. D’enthousiasme et de passion, puis de peur, quand les Anglais aplatirent à leur tour dans l’en-but. Jusqu’à la fin, la pression fut présente. Puis, au coup de sifflet final, les bras levés, les jambes en transe, les vivats et les applaudissements s’envolèrent haut, très haut. Toulouse valait bien une danse.

Antoine Rondel