Berlin, vingt ans de liberté
2 Une Berlinoise se souvient
Publié le : 9 novembre 2009Gaby Ballhausen avait 39 ans lorsque le mur de Berlin s’est effondré. Habitant à l’Ouest depuis toujours, cette Berlinoise nous confie sa vision des événements et de la ville actuelle.

- Gaby Ballhausen aurait pu être cette jeune femme s’approchant du mur côté ouest
"Univers-Cités" : Y avait-il déjà une atmosphère particulière quelques jours avant la chute du mur à Berlin ?
Gaby Ballhausen :Oui, il y a avait un climat de haute tension. Pour nous, qui sommes nés à Berlin-Ouest, nous étions déjà sensibles à ce qui se tramait dans l’autre partie de la ville, les rassemblements et les troubles. Les médias nous ont informé des événements en RDA et à Berlin-Est. Nous éprouvions beaucoup d’inquiétude et avions même peur que le sursaut à l’Est dérape, que les chefs de file du mouvement soient battus et que quelque chose de terrible se produise. Nous avons grandi à Berlin-Ouest dans un climat ponctuellement explosif, et pendant ces quelques jours qui ont précédé la chute, c’est monté en puissance. Nos deux fils, qui avaient 16 et 11 ans à l’époque, ont toujours exprimé le souhait de se rendre à la frontière, ça veut dire, n’importe où près du mur pour voir ce qu’il se déroulait là-bas. A l’école, on leur parlait évidemment beaucoup des événements et nos fils voulaient que rien ne leur échappe et être de la partie. Puis, d’une certaine façon, nous avons tous eu le sentiment, que tout ce qui nous semblait inatteignable pendant des années, devait finalement arriver. En fait, nous n’avions jamais perdu espoir. Nous avons tout de même fait patienter nos enfants, pour s’assurer de leur sécurité et de la nôtre au cas où des incidents surviennent, même si leur désir était bien compréhensible.
Vous rappelez-vous précisément de ce que vous étiez en train de faire quand vous avez appris la nouvelle ? Qu’avez-vous immédiatement pensé ?
Oui, le quotidien du foyer suivait son cours banalement, tous les membres de ma famille étaient à la maison. Alors que nous découvrions à la télévision ce qui venait de se produire, les voisins nous ont appelé et nous avons décidé de les accompagner jusqu’à la porte de Brandebourg. Sans être sûrs à 100% que l’ouverture du mur aurait bien lieu, nous avons emporté une bouteille de champagne pour fêter cet événement auquel, jusqu’alors, nous n’avions jamais réussi à trinquer. Nous avons tous immédiatement pensé : « C’est incroyable ». Jamais de notre vivant nous aurions cru pouvoir vivre dans une Allemagne réunifiée. Nous n’avions pas de famille en Allemagne de l’Est pour être aussi émus que d’autres personnes à l’idée de retrouver une partie de la famille. Pourtant, il était facile de se mettre à la place de ces gens et nous souhaitions une Allemagne réunifiée. Finalement, nous en avions rêvé toutes ces années, pouvoir simplement voir ce qu’il se passait de l’autre côté sans ces contrôles oppressants et cette atmosphère écrasante.
Que s’est-il passé ce soir là ?
La porte de Brandebourg était déjà remplie quand nous sommes arrivés. Il y avait ces chœurs incessants qui criaient que la porte devait s’ouvrir. La Volkspolizei (1) était anxieuse, ne sachant vraisemblablement pas comment réagir, elle a tenté de calmer les foules. Des gens essayaient d’escalader le mur mais étaient bien sûr empêchés par les VoPos. Je ne me rappelle pas combien de temps nous avons tenu. Quand un étroit passage s’est finalement ouvert, des cris d’allégresse ont éclaté partout. On se tombait tous dans bras, certains pleuraient. Les flots de champagne ont fusé, ainsi qu’un grand sentiment de bonheur. Mais en même temps, toujours avec ce sentiment d’irréel, « Ce n’est pas possible, ce que nous sommes en train de vivre est irréel ! Quelqu’un va nous renvoyer » . Je ne sais plus à quelle heure nous sommes rentrés, très tard en tout cas. Les enfants sont allés à l’école le lendemain, mais très peu, les cours normaux n’ont pas eu lieu.
La vie a-t-elle repris son cours les jours suivants ?
Nous sommes allés travailler le lendemain, mais si nous avions eu de la famille à l’Est, je ne sais pas ce que nous aurions entrepris. A l’époque, je travaillais au service linguistique du bureau du Sénat. Il y avait beaucoup de télévisions et nous avons suivi quelques programmes. Là aussi, régnait une ambiance merveilleuse. Le sujet de conversation numéro 1 était bien sûr la chute du mur, et on liait conversation avec des gens à qui nous n’avions jamais adressé la parole auparavant.
Etes-vous depuis toujours restée à Berlin ?
Bien sûr, et je ne voudrais pour rien au monde vivre ailleurs. J’ai toujours aimé cette ville. Quand le mur était encore debout, je ne m’y sentais pas enfermée, on ne pouvait de toute façon pas faire autrement. Depuis, nous avons profité de la liberté de "pouvoir passer de l’autre côté" ; ça a pourtant pris un peu de temps, nous ne nous sentions vraiment bien qu’en revenant dans notre ancien Berlin-Ouest. Aujourd’hui, cela va de soi de se rendre dans l’ancien Berlin-Est et nous sommes satisfaits des progrès qui ont eu lieu là-bas et de la qualité de vie, de la diversité des offres des musées, des expositions... Il y règne un joyeux tumulte, c’est un quartier jeune et "le royaume des enfants" surtout à Prenzlauer Berg (2).
On entend souvent dire qu’il existe encore un mur dans la tête des générations qui sont nées et ont vécu avec le mur. Qu’en pensez-vous ?
Malheureusement, ça semble encore vrai, bien que tout le monde se donne du mal pour changer la situation. Nous tombons tous les jours sur des choses qui nous différencient des "Ossis" (3), du moins telles que nous les voyions. Cela se remarque par exemple dans la langue, ce qui peut paraître étrange, mais c’est ainsi, le dialecte est-berlinois est très prononcé. De façon moins anecdotique, certains modes de vie imprègnent encore les familles ayant grandi à l’Est. Le domaine de l’éducation des enfants en est un exemple. Les enfants en RFA étaient confiés très tôt à des jardins d’enfants, ce que l’on voyait très peu en RDA, et qui continue de transparaître dans certaines habitudes familiales. Dans le quotidien au travail, on peut remarquer aussi certaines petites façons de faire différentes dans la manière de traiter des choses. La culture naturiste, également très développée en RFA, fait encore partie des habitudes à l’Est. Je pense que ce sont toutes ces petites choses qui se manifestent encore comme un mur dans nos têtes dans la mesure où nous pouvons en rire. Du moins, nous en parlons ouvertement, mais jamais de façon présomptueuse. Nous sommes même très attentifs, si nous avons le sentiment, lors d’une rencontre avec un Allemand de l’Est, qu’il pourrait s’agir d’un vieux "Bonzen" (camarade de parti). Il y en a encore beaucoup qui occupent des postes importants. C’est actuellement le cas dans le Land de Brandebourg. Une nouvelle coalition SPD- parti de gauche le gouverne, mais des soupçons pèsent sur le fait que certains membres du parti de gauche seraient des anciens du parti est-allemand. Le fait est que nous devons encore vraiment apprendre à tolérer l’autre et apprendre de chacun.
(1) Volkspolizei, la "police du peuple" : police nationale de l’Allemagne de l’Est dont les membres étaient les "VoPos" (2) Quartier jeune et branché de l’ancien Berlin-Est (3) Surnom donné aux Allemands de l’Est (Ost) en opposition aux "Wessis", Allemands de l’Ouest (West).
Propos recueillis par


