Berlin, vingt ans de liberté
1 "Le mur s’est révélé être le seul moyen pour construire un système communiste en RDA"
Publié le : 9 novembre 2009
Stéphanie Burgaud est professeur agrégée à l’Institut d’Études Politiques de Toulouse et docteur en histoire.
Note : retrouvez les mots en gras définis dans notre glossaire.
"Univers-cités" : La construction du mur de Berlin est-elle une décision spontanée ou bien le renforcement d’un mouvement de surveillance entamé à l’issue de la Seconde guerre mondiale ?
Stéphanie Burgaud : Plutôt que de mouvement de surveillance, il faudrait parler de volonté de contrôle de la SBZ (Sowjetische Besatzungs Zone) puis de la RDA. L’érection d’une frontière entre les deux entités politiques Est/Ouest, puis la construction du mur de Berlin -qui était depuis le début des années 1950 le seul point de passage aisé entre les deux Etats, font évidemment partie d’une stratégie de contrôle du territoire et des populations. A ce titre, rappelons que le lancement du plan Marshall à l’Ouest avait déjà conduit au blocus de Berlin en 1948,cassé par le pont aérien mis en place par les Alliés.
Au fil des ans la construction du mur se révèle être le seul moyen pour construire un système communiste en RDA. Ce système, tout comme l’identité est-allemande, si l’on admet ce concept, se construit à l’abri du mur. Le premier impératif des autorités est-allemandes est en effet de mettre fin à l’hémorragie démographique et économique. Au début des années 50, il faut savoir qu’un 1/6ème de la population, soit 2 740 000 personnes, émigre à l’Ouest. Cela concerne aussi bien les ouvriers qualifiés que les cadres, tous bien formés en RDA. Ils partent car l’économie est mise à mal, notamment dans les secteurs primaires et secondaires. Bien entendu, cette hémorragie a une traduction politique : en fuyant, les Allemands vivant à l’Est « votent avec leurs pieds », selon la formule du maire de Berlin-Ouest, Willy Brandt. Ils enfoncent donc un coin dans le modèle socialiste.
Quels sont les décisionnaires ? La décision est-elle secrète ?
La construction du mur se fait sur ordre du SED, le Parti communiste est-allemand, dirigé par Walter Ulbricht,décision avalisée par la Volkskammer le 11 août 1961 et en concertation avec l’URSS. Ce sont des maçons et des conducteurs de chantier, avec l’aide et sous la surveillance de la police et de l’armée, qui y procèdent. La décision relève bien du secret d’Etat et sa soudaineté (en 1h tous les points de passages sont bouclés…) se traduit, par exemple, par l’abandon brutal des liaisons de transport Est/Ouest : les stations de métro ont, pour certaines, été retrouvées à l’identique en 1989 (mobilier, vaisselle des employés)…
Quelles sont les réactions à l’Ouest ? Se doutaient-ils d’une telle construction ?
Non, c’est en tout cas la position officielle des Etats-Unis puisque Kennedy fait connaître sa stupeur à l’annonce de la nouvelle. En réalité, le président américain, et les Occidentaux en général, sont probablement soulagés car la construction du mur rend de facto caduque la menace proférée par Khrouchtchev au début de l’année : si les Occidentaux ne se retirent pas de Berlin, ils provoqueront un affrontement nucléaire. Dans un deuxième temps, la réaction occidentale, c’est l’inaction. Willy Brandt se retrouve bien isolé… et le quotidien BildZeitung titre : « L’Ouest ne fait rien »…
Était-il réellement impossible de passer de Berlin Est à Berlin Ouest entre 1961 et 1989 ? Ou y a-t-il eu des périodes de répressions plus ou moins fortes, notamment à l’approche du 9 novembre 1989 ?
Le mur est conçu pour empêcher tout passage d’Est à l’Ouest avec ses fameux 11 obstacles successifs entre le point d’entrée dans la zone frontalière –premier barrage- et le mur lui-même. Concrètement, le plus grand nombre de passages a lieu dans le premier mois après la construction : en sautant des immeubles frontaliers, en s’aidant d’échelles pour passer les barbelés, en forçant le passage avec des chars, ou en creusant des tunnels. Ensuite, l’étanchéité du mur va en se renforçant. En 1971, en revanche, les autorités des deux pays s’entendent pour accorder des laissez-passer d’une journée ; ce n’est pas le moindre fruit de l’Ostpolitik de Brandt… Bilan : entre 1961 et 1989, il y aura eu 5075 passages réussis et 588 personnes tuées. La dernière évasion la plus spectaculaire c’est celle en U.L.M. de mars 1989… Avant le 9 novembre, il n’y a pas plus de facilité à franchir le mur de Berlin qu’auparavant ; les Allemands de l’Est s’exilent donc par d’autres voies.
On associe la date du 9 novembre 1989 à la chute du mur de Berlin : tout le monde a en tête ces Berlinois attaquant à coup de pioches la façade du mur. Mais cette chute ne s’est-elle pas faite progressivement ?
Tout dépend de ce que vous entendez par « progressivement ». Il me semble que les contemporains, acteurs ou témoins, de l’Est ou de l’Ouest, ont plutôt retenu la soudaineté de la chute du mur, à juste titre. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu des signes précurseurs que le changement était inéluctablement en marche dans le bloc de l’Est malgré –et contre- l’aveuglement des autorités est-allemandes. Si vous pensez à des signes immédiats, citons la libéralisation progressive de la Hongrie en 1988 qui la conduit à démanteler les barbelés qui la séparent de l’Autriche. Concrètement, cela permet aux Allemands de l’Est de passer à l’Ouest par la Hongrie puis l’Autriche. A l’été 1989, ils passent aussi par Prague et la Tchécoslovaquie. Les trains spéciaux qui sont affectés pour conduire ces « réfugiés » de Tchécoslovaquie vers la RFA -après négociations avec le gouvernement d’Helmut Kohl- repassent par la RDA et provoquent de véritables émeutes. C’est incontestablement un élément qui va précipiter le mouvement de revendication en RDA donc aboutir à la chute du Mur.
Quel est le rôle de l’URSS et de Gorbatchev dans la chute du mur ?
C’est précisément l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir en 1985 et sa décision de lancer la Perestroïka qui donnent l’impulsion du changement. Cela se traduit de deux manières au moins. D’abord, le conflit d’Afghanistan a saigné l’armée et les finances soviétiques ; dorénavant les pays du Bloc de l’Est devront assurer leur défense seuls. Ce qui implique aussi un relâchement du contrôle de la part du « grand frère ». Ensuite, Gorbatchev lance un mouvement de relative détente politique peu compatible avec l’exercice du pouvoir tel que le conçoit le SED est-allemand et son dirigeant stalinien, Erich Honecker. Enfin, lorsque Gorbatchev est invité aux cérémonies commémorant l’anniversaire de la fondation de la RDA début octobre, il est l’objet d’une adulation de la population est-allemande (Gorbimania) qui voit en lui un libérateur possible du joug maintenu par Honecker et la Stasi. Dans les faits, ces acclamations signent bien le camouflet contre Honecker, « démissionné » peu après, le 18 octobre…
La chute du mur est-elle le dernier coup, fatal, porté à l’URSS ?
Nous avons vu que la politique de Gorbatchev et ses positions en octobre sont assurément le dernier coup porté au mur. L’URSS le reçoit-il ensuite comme un boomerang ? On pourrait aussi imaginer qu’avoir permis la chute du mur de Berlin puisse être porté au crédit de la nouvelle URSS de M. Gorbatchev, que cela la conforte finalement en lui apportant une légitimité internationale supplémentaire. En réalité, l’URSS s’effondre mais le processus de dissolution a bien des causes, surtout internes.
La nécessité d’un tel mur a été perçue par les Occidentaux comme un échec du communisme. Pour autant, selon des sondages récents, la majorité des allemands de l’est sont nostalgiques de l’ex RDA. Qu’en pensez-vous ?
Je pense, comme je l’ai dit plus haut, que le mur est moins le signe de l’échec du communisme que l’unique possibilité de le bâtir, en l’imposant évidemment : dans les années 1970, la RDA trouve une certaine stabilité économique et sociale au point que l’on parle de meilleur élément du bloc de l’Est, voire de « modèle est-allemand » reprenant des catégories appliquées dans les années 1950/1960 à la RFA… Quant à l’Ostalgie, c’est un phénomène qui, pour sortir des réponses simples donc un peu simplistes, nous amènerait bien trop loin…
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